La coopération ouverte: principes et tentative de définition

Les nouveaux usages collaboratifs en ligne diffèrent radicalement des modes de collaboration employés dans les organisations traditionnelles. Si ces nouvelles pratiques sont rendus possibles par de nouveaux outils plus interactifs, la différence fondamentale ne vient pas de ces outils, mais de l’usage qui en est fait. Dans cet article je vais tenter de définir la notion de coopération ouverte et décrire en quoi elle diffère des autres modes de collaborations plus classiques.

 

Les outils 2.0 ont du mal à fonctionner dans les organisations traditionnelles

Si l’usage des nouveaux outils dit «2.0» ou «sociaux» a explosé sur Internet depuis quelques années, en pratique leur adoption par les organisations traditionnelles, entreprises, associations, institutions en est encore à ses balbutiements et les adoptions réussies avec succès, minoritaires.

Les premières organisations qui se sont lancées dedans avec la mise en place de réseaux sociaux d’entreprises, blogs, wikis, … se sont vite rendus compte que la mise en place d’outils participatifs n’était pas suffisante pour obtenir de la participation et surtout un bénéfice réel dans le contexte professionnel.

 

Les organisations peuvent elles imiter le succès des communautés en ligne ?

Si peu de personnes connaissent l’importance de Linux, le système logiciel développé par une communauté en ligne qui fait aujourd’hui tourner la plupart des serveurs Internet et des smartphones dans le monde, de nos jours, tout le monde a entendu parler Wikipédia, l’encyclopédie participative géante.

Ces deux projets montrent comment les communautés en ligne peuvent dans certains cas être plus productives que des organisations traditionnelles pourtant pourvues d’énormes moyens financiers et humains.

Comment ces projets qui emploient des milliers de contributeurs bénévoles, certains anonymes et la plupart ne se connaissant pas, travaillant à distance arrivent ils à produire un travail et un contenu d’une telle qualité ?

Dans un article précédent, je discutai du fonctionnement de ces réseaux collaboratifs et de l’analyse faite par Jean-Michel Cornu dans son livre « La coopération nouvelles approches ».

Aujourd’hui je veux aller plus loin et définir un principe plus fondamental qui différencie le mode de coopération traditionnel et le nouveau mode de coopération utilisé par ces communautés.

 

La coopération dans les organisations traditionnelles

Dans le contexte professionnel actuel, que ce soit les entreprises ou les associations, que le but soit lucratif ou non, le mode la coopération actuel est plutôt fermé.

Par défaut si une chose (connaissance, information, outils) n’ a pas explicitement besoin d’être partagée, elle est verrouillée, cachée, protégée, inaccessible, interdite ou soumise à autorisation…

Quand on veut lancer quelque chose de nouveau, il faut faire une demande, obtenir une autorisation, … il y a une restriction, un controle a priori, avant même de pouvoir faire quelque chose, d’accéder à une info, l’autorisation se faisant ensuite a posteriori après évaluation et prise de décision (par un individu ou un groupe).

 

La coopération dans les communautés en ligne

A l’inverse, le modèle de fonctionnement des communautés en ligne est plutôt ouvert.

Par défaut si une chose n’a pas explicitement besoin d’être masquée, elle est ouverte, accessible, partagée et partageable, modifiable… Quand on a besoin de quoi que ce soit ou que l’on veut lancer une initiative on peut le faire immédiatement sans demander ou obtenir une autorisation.

Il y a une autorisation a priori, le controle se faisant a posteriori (vérification et intégration du code dans le noyau Linux, validation ou réversion du contenu des articles pour Wikipedia, le tout facilité par des outils et d’historique et de réputation pour une évaluation de la fiabilité des contributeurs et des contributions par la communauté).

C’est ce qu’explique très bien Heather Marsh quand elle discute la différence entre la stigmergie et la coopération traditionnelle (voir aussi Le livre de Jean-Michel Cornu « La coopération nouvelles approches »).

 

Un fonctionnement radicalement différent

Ainsi si on va à l’essentiel, on peut résumer ainsi la différence fondamentale entre ces deux modèles de gouvernance:

Dans les organisations traditionnelles il y a controle a priori et autorisation a posteriori

Dans les communautés open source il y a autorisation a priori et controle a posteriori

Cela n’a l’air de rien, mais cette différence a des conséquences fondamentales sur la dynamique coopérative.

En réduisant les freins à la participation l’ouverture a priori libère la créativité des individus et leur capacité d’innovation.  Mieux, une auto-organisation devient alors possible.

En parallèle le controle a posteriori permettent d’assurer la qualité et la cohésion de l’ensemble, en renforçant les choses qui fonctionnent et éliminant par sélection progressive celles qui ne fonctionnent pas.

Ce processus n’est pas très différent du fonctionnement des systèmes vivants qui peuvent s’auto-organiser par des connexions spontanés entre les éléments et s’auto-régulent via des mécanismes de feedback/rétro-controles.

 

La nécessité d’un changement de paradigme

Un paradigme est une représentation du monde, une manière de voir les choses, un modèle cohérent de vision du monde qui repose sur une base définie (matrice disciplinaire, modèle théorique ou courant de pensée). (…) Le paradigme au sens collectif est un système de représentations largement accepté dans un domaine particulier. (Wikipédia)

A mon sens, dans les organisations actuelles, la difficulté à mettre en oeuvre de nouvelles méthodes de travail collaboratifs issues du Web2.0 vient du fait que ces organisations mettent en place des outils de partage (bureau en ligne, réseaux sociaux d’entreprises, wikis, …) sans changer de paradigme de coopération.

Inversement pour réussir, une condition est l’ouverture à priori. Cela ne veut pas dire tout ouvrir ou tout laisser faire, mais avoir par défaut une attitude d’ouverture largement acceptée dans le groupe et une bienveillance envers le partage et la réutilisation. 

C’est ce que j’appelle le paradigme de coopération ouverte.

Cette attitude n’exclut pas la possibilité de restreindre, rendre privé, interdire ensuite au cas par cas les informations, zones, attitudes quand c’est nécessaire pour l’équilibre du projet.

Mais ce changement des mentalités est à mon avis un préalable nécessaire à un changement vers des usages coopératifs réellement effectifs/productifs.

Ce n’est pas évident car cela suppose une certaine confiance dans les gens, dans l’humain, plutot que dans les règles et les lois.

Certains objecteront que cette confiance dans les gens est une idée utopique. Pourtant si l’on observe les communautés en ligne on voit que celles-ci ont trouvé le moyen de résoudre ces problème en utilisant des mécanismes d’historique et de réputation qui permettent de favoriser les comportements coopératifs tout en gardant qualité et cohérence grâce au controle a posteriori.

 

La coopération ouverte: tentative de définition

Pour faire comprendre aux organisations traditionnelles (et en particulier à leurs dirigeants) que ce qui a fait le succès de Wikipédia ce n’est pas juste le logiciel Wiki mais surtout la « Wiki attitude » des initiateurs du projet et des participants, il me semble important de mieux définir ce concept pour lui donner du poids et le rendre plus visible.

J’ai donc recherché si le terme de coopération ouverte avait déjà été défini. J’ai n’ai pas trouvé de vraie définition, même si certains auteurs ont utilisé ce terme:

Joël Candau utilise ce terme dans un article récent

L’approche proposée ici consiste à opposer deux formes de la coopération, l’une dite fermée – bornée à la parenté ou au groupe d’appartenance – et l’autre dite ouverte, débordant ces limites.

Michel Briand l’évoque dans un sens plus proche de celui que je défends, mais ne donne pas de définition.

La coopération ouverte est un profond changement de culture dans une société où le travail est organisé de manière cloisonnée et hiérarchique. Apprendre à donner à voir, copier, réutiliser, partager demande du temps parce que ce n’est pas dans nos habitudes. Aujourd’hui l’innovation ouverte progresse dans les entreprises où elle stimule la créativité, dans les services où elle favorise l’implication des personnes, dans le tiers secteur où elle est facteur d’innovation sociale.

Il utilise ce terme par analogie avec la notion d’innovation ouverte, un « mode d’innovation basé sur le partage, la collaboration et la sérendipité » (Wikipédia). Comme Joël Candau la notion d’innovation ouverte focalise sur l’ouverture/fermeture par rapport au groupe d’appartenance.

De même en anglais, beaucoup d’auteurs parlent d’ouverture dans différents domaines (open source, open design, open collaboration …) mais encore une fois si les concepts sont similaires, les définitions données ne me semblent pas suffisamment simples pour faire comprendre l’essentiel à des personnes non averties sans rentrer dans les détails.

J’aimerai donc proposer une définition du terme coopération ouverte qui va dans le sens utilisé par tous ces auteurs, mais de façon plus synthétique et compréhensible par tous.

La coopération ouverte est une méthode de travail collaboratif basée sur des principes d’autorisation a priori et de controle a posteriori.

Il s’agit ni plus ni moins de cette «nouvelle approche» de la coopération dont parle Jean-Michel Cornu dans son livre, mais il me semble que cette définition simple et très synthétique permet d’expliquer plus facilement aux personnes non sensibilisées le processus à l’oeuvre dans les communautés en ligne et la différence fondamentale avec le travail collaboratif traditionnel.

J’espère qu’elle permettra à tous ceux qui travaillent dans ce domaine de rendre visible l’importance de la gouvernance et pas seulement de l’outil collaboratif.

Je serai heureux d’avoir votre avis sur cette définition et éventuellement l’améliorer en conséquence.

 

4 pensées à propos de “La coopération ouverte: principes et tentative de définition

  1. bonjour,
    votre definition est très bien, mais il me semble qu’il manque le coté « droit de propriété intellectuelle et/ou industrielle » qui permet aux organisation de tirer un profit de leur activité. or les modèles de coopération ouverts sans controle à priori n’ont pas cette vocation à générer du profit directement des contributions…
    je pense que si on veut developper cette notion dans les orgnisations actuelles, il faudra se tourner vers un modèle encore un peu différents pour intégrer ses notions là !
    comment concilier les deux ??
    cordialement
    laurence

  2. Je voulais simplement définir le processus de façon synthétique, la monétisation utilisant ce processus est un vaste sujet que je ne voulais pas traiter ici.

    Il y a cependant des exemples d’entreprises à but lucratifs qui utilisent des principes similaires. Google par exemple encourage ses ingénieurs à toujours expérimenter et leur donne du temps et des moyens pour le faire (les ingénieurs ont 20% de leur temps de travail pour travailler sur un projet personnel et sont encouragés et travailler avec des personnes hors de leur équipe, les projets retenus étant sélectionnés a posteriori sur la base de leur succès).

    De plus le droit de propriété intellectuelle et/ou industrielle n’est pas le seul moyen de générer des bénéfices.

    Dans l’écosystème Linux gravitent plus entreprises a but lucratifs qui collaborent avec la communauté Linux qui travaille avec de tels principes, le noyau Linux lui même n’appartenant à personne et étant réutilisable par tous.

    Vous pouvez lire cet excellent livre de Don Tapscott (http://astore.amazon.fr/lilianprofr-21/detail/274406307X) qui présente plusieurs entreprises (non web) ouvrant leur données à l’extérieur pour innover et créer de nouveaux services et produits qu’il n’auraient pas pu créer autrement.

    Encore une fois, je voulais rester sur une définition générale ici.

    Chaque organisation est différente et chacune peut appliquer ce principe d’une manière qu’il lui est propre. Comme je l’indiquai, l’ouverture n’exclut pas la possibilité de restreindre, rendre privé, interdire ensuite au cas par cas les informations, zones, attitudes quand c’est nécessaire pour l’équilibre du projet.

    Dans un prochain article je reviendrai sur des aspects plus concrets pour mettre en application la coopération ouverte.

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