La stigmergie: un nouveau modèle de gouvernance collaborative

Si le modèle concurrentiel crée des redondances et gâche des ressources sur la protection des idées, la publicité et autre, le modèle coopératif gâche beaucoup de temps et de ressources à discuter et à discuter les discussions. Entre ces deux modèles, la stigmergie, une nouvelle méthode de gouvernance inspirée du mode d’organisation des insectes sociaux, pourrait offrir un modèle alternatif plus adapté à la collaboration dans des grands groupes.

C’est quoi la stigmergie ?

Définition de la stigmergie par Wikipédia :

La stigmergie est une méthode de communication indirecte dans un environnement émergent auto-organisé, où les individus communiquent entre eux en modifiant leur environnement.

La stigmergie a d’abord été observée dans la nature – les fourmis communiquent en déposant des phéromones derrière elles, pour que d’autres fourmis puissent suivre la piste jusqu’à la nourriture ou la colonie suivant les besoins, ce qui constitue un système stigmergique.

Des phénomènes similaires sont visibles chez d’autres espèces d’insectes sociaux comme les termites, qui utilisent des phéromones pour construire de grandes et complexes structures de terre à l’aide d’une simple règle décentralisée.

Chaque termite ramasse un peu de boue autour de lui, y incorporant des phéromones, et la dépose par terre. Comme les termites sont attirés par l’odeur, ils déposent plus souvent leur paquet là où d’autres l’ont déjà déposé, ce qui forme des piliers, des arches, des tunnels et des chambres.

Termitière, un exemple de travail hautement organisé par un processus stigmergique. Photo prise par Bmdavll et mise à disposition sous License GFDL

Termitière, un exemple de travail hautement organisé par un processus stigmergique. Photo prise par Bmdavll et mise à disposition sous License GFDL

 

Application du modèle stigmergique aux organisations

La théoricienne Heather Marsh a écrit un article remarquable sur l’application de principes issus de la stigmergie à la collaboration dans des grands groupes et comme une méthode de gouvernance alternative à mi-chemin entre les organisations fonctionnant sur un modèle de compétition celles fonctionnant sur un modèle de coopération.

J’ai récemment participé à la traduction collaborative du texte avec plusieurs autres membres du groupe AnimFR.

Voici une copie de l’article traduit. Pour améliorer la lisibilité j’ai ajouté quelques titres de sections qui n’étaient pas présent dans le texte original.

 

Stigmergie

(article initialement publié par Heather Marsh voir l’article original en anglais)

Cet article fait partie de la série: « Gouvernance et autres système de collaboration à grande échelle »

La stigmergie est un mécanisme de coordination indirecte entre agents ou actions. Le principe est qu’une trace laissée par une action dans l’environnement stimule l’accomplissement de l’action suivante, que ce soit par le même agent ou un agent différent.

De cette façon, les actions suivantes tendent à se et renforcer et batir sur l’existant, ce qui conduit à l’émergence spontanée d’une activité d’apprence cohérente et systématique. La stigmergie est une forme d’auto-organisation. Elle produit des structures complexes sans avoir besoin de plan, de controle ou même de communication directe entre les agents. – Wikipédia.

Le problème des organisations actuelles

Un système basé sur les personnes ne permet jamais de collaboration à grande échelle sans un système de représentation, comme on en voit dans les organisations comme les nations unies. Si nous voulons quitter le système de représentation tout en permettant à toutes les voix d’être entendues, nous devons trouver de nouvelles méthodes de collaboration qui marchent avec des systèmes basés sur les idées ou les actions. Des groupes concentriques d’usagers avec des communautés épistemiques et des passerelles de connaissances peuvent fonctionner pour des systèmes fondés sur les idées; pour les systèmes agissant, la stigmergie pourrait être la meilleure option.

A l’heure actuelle, la réponse habituelle à une situtation qui nécessite une action c’est de créer une entité nominale, sous la forme d’un comité, une commission, une organisation, une entreprise, une organisation non gouvernementale, une agence gouvernementale, etc… Trop souvent l’action n’apparait jamais car il y a à la place une focalisation sur l’organisation et les personnes impliquées.

Le modèle concurrentiel

La plupart des systèmes actuels sont gérés par des organisations concurrentielles. La compétition crée des redondance, ralentit et gâche des ressources sur la protection des idées, la publicité et autre. La compétition nécessite aussi du secret ce qui bloque progrès, évaluation et fait perdre des idées et des opportunités. Brevets et droits d’auteurs réduisent encore plus la vitesse et le potentiel de suggestion d’idées. Les gens qui ont la plus grande expertise ne collaborent pas à moins d’être recrutés sur le même projet.

Le modèle coopératif

Traditionnellement l’alternative à la compétition a été la coopération. Celle-ci est au plus efficace uniquement dans les groupes de deux à huit personnes. Pour les groupes supérieurs à 25 personnes, la coopération est terriblement lente, un exercice de gestion de caractères qui dégenère rapidement en discussions sans fin et brossage dans le sens du poil de sensibilités heurtées, elle est extrèmement vulnérable aux « agents provocateurs », et, dans les groupes de grandes tailles aboutit très rarement à quoique ce soit de valable. La coopération repose traditionnellement sur le principe démocratique que toutes les voix sont égales, donc elle ne permet pas aux leaders, usagers avec une expertise, énergie ou compréhension accrue, d’avoir une influence plus importante que ceux agissant en périphérie.

La coopération gâche beaucoup de temps et de ressources à discuter et à discuter les discussions. Dans un système basé sur l’action, la discussion est rarement nécessaire, car l’opinion de ceux qui ne font pas le travail a probablement peu de valeur, sauf dans le cas ou un conseil est sollicité auprès d’une personne experte et de confiance.

La coopération et les systèmes basés sur la coopération sont généralement dominés par des personnalités extraverties qui prennent des décisions pour contrôler le travail des autres et crée un ressentiment justifié auprès de ceux qui font le travail. La plupart des travailleurs n’apprécient pas un système hiérarchique comme celui montré dans le diagramme ci dessous, car ils perdent de l’autonomie, la maîtrise et le controle créatif de leur propre travail; que le système de prise de décision soit hierarchique ou horizontal, le sentiment final n’est pas différent.

Les systèmes coopératifs utilisent fréquemment le consensus ou le vote pour prendre des décisions pour tout le groupe; ces méthodes risquent de ne pas produire les meilleurs résultats car beaucoup de gens ne comprendront pas le travail s’ils ne le pratiquent pas, et ils peuvent demander des choses qu’eux mêmes ne voudraient pas faire. Les systèmes basés sur le consensus sont aussi sensibles à « l’esprit de ruche », l’appropriation par le groupe des idees et du travail d’individus ce qui peut créer encore plus de ressentiment.

Système hiérarchique

(controle du groupe par un individu ) systeme-hierarchique

Hiérarchie de consensus

(controle des individus par le groupe)

hierarchie-du-consensus

Stigmergie

Dans le schéma de la stigmergie ci-dessous, tous les travailleurs ont une autonomie complète pour créer comme ils le souhaitent; le pouvoir du groupe d’utilisateurs réside dans sa capacité à accepter ou rejeter le travail. Comme il n’y a pas de personne désignée pour accomplir une tâche, les usagers sont libres de créer une alternative s’ils n’aiment pas ce qui est proposé. Les travailleurs sont libres de créer sans prendre en compte l’acceptation ou le rejet; dans le schéma ci-dessous des travaux peuvent être acceptés par le groupe le plus important, une alternative par un autre groupe d’usagers, une autre uniquement par un petit groupe, et parfois le travailleur sera seul avec sa propre vision des choses. Dans tous les cas, les travailleurs restent libres de créer comme ils l’entendent. L’histoire n’a pas montré d’idées radicalement innovantes qui aient reçu une acceptation générale immédiate et l’histoire a également fait la preuve que les idées radicalement neuves sont le plus souvent le résultat de vision solitaires; laisser le contrôle du travail au consensus de groupe seulement résulte dans une paralysie de l’innovation.

stigmergie schema

 

Compétition et coopération: 2 modèles de « controle a priori »

Dans un environnement compétitif, une nouvelle idée est jalousement gardée, légalement protégée et entourée de secret. De gros efforts sont faits pour trouver des supporters de l’idée, en même temps que l’on s’assure que l’idée reste légalement protégée (couverte par des protections légales) tels que des accords de dissimulation. L’idée reste inextricablement liée à son créateur jusqu’à ce qu’elle soit transférée à un autre propriétaire, et tous les contributeurs travaillent pour le propriétaire et non pour l’idée. Les contributeurs doivent ensuite être récompensés par le propriétaire, ce qui limite le potentiel de développement et gâche toujours  plus de ressources en accords légaux, actions en justice etc. Les contributeurs n’ont pas d’intérêt particulier à ce que le projet réussisse ou échoue, et n’ont pas la motivation de contribuer plus que ce pour quoi ils sont récompensés.

Par contre, si l’idée est développée de manière coopérative, elle doit d’abord être présentée par son auteur, qui devra essayer de persuader un groupe d’adopter l’idée. Le groupe doit être en accord avec l’idée elle-même, et avec chaque stade de son développement. La majeure partie de l’énergie et des ressources sont dépensées en communication, persuasion et management des susceptibilités , et le climat de travail est tendu par de l’argumentation et des luttes de pouvoir. Parce que le projet est conduit par un groupe, et même si c’est un groupe coopératif, le groupe est toujours en compétition avec d’autres projets similaires extérieurs, et gâche toujours des ressources et de l’énergie en secret, évangélisation etc. Les projets, qu’ils soient sur un modèle compétitif ou coopératif, mourront si le groupe qui le fait fonctionner se retire, et dans les deux cas, les personnalités du groupe existant vont attirer ou repousser les contributeurs. Les deux systèmes sont des systèmes hiérarchiques où les individus ont besoin de demander la permission de contribuer. Les deux sont focalisés sur l’autorité de personnalités qui approuvent une décision au lieu de se focaliser sur l’idée et l’action elle-même.

La stigmergie, un modèle avec « autorisation a priori »

La stigmergie n’est ni compétitive ni collaborative dans le sens communément admis du terme. Avec la stigmergie, une idée initiale est donnée librement, et le projet est conduit par l’idée, pas par une personnalité ou un groupe de personnalités. Aucun individu n’a besoin de permission (modèle compétitif) ou de consensus (modèle coopératif) pour proposer une idée ou initier un projet. Il n’y a pas besoin de discuter ou de voter une idée, si une idée est intéressante ou nécessaire, elle va susciter de l’intérêt. L’intérêt viendra de personnes activement impliquées dans le système et qui auront la volonté de fournir les efforts pour porter le projet plus loin. Cela ne viendra pas de votes vides de personnes qui n’ont qu’un tout petit peu d’intérêt ou d’implication dans le projet . Tant que le projet est soutenu ou rejeté sur la base d’efforts contributifs et non pas sur des votes vides, la contribution de personnes engagées dans l’idée aura plus de poids. La stigmergie met aussi les individus en situation de contrôler leur propre travail, ils n’ont pas besoin de la permission du groupe pour leur dire avec quelle méthode travailler ou à quelle partie contribuer.

La personne qui a eu l’idée initiale peut effectuer ou non des tâches pour avancer le projet. La promotion de l’idée se fait par le volontariat, par un groupe enthousiasmé par l’idée; cela peut être ou peut être pas ceux qui la mettront en oeuvre. Il n’est pas nécessaire de chercher des fonds et des soutiens; si une idée est bonne elle recevra le soutien requis. (en pratique, ce n’est pas encore vrai, car il y a peu de gens qui ont du temps libre à offrir à de projets basés sur le volontariat, la plupart étant enchainés à un travail rendu obligatoire par le système financier existant. De plus nous vivons encore dans un système basé sur les personnes/personnalités où seuls les personnalités les plus fortes sont entendues). Le secret et la compétition ne sont pas nécessaire car une fois qu’une idée est donnée, celle ci et tous les nouveaux developpements appartiennent à ceux qui choisissent de travailler dessus. N’importe qui peut proposer un travail, l’idée ne peut pas mourir ou être mis en pause par des personnes; l’acceptation ou le rejet concerne le travail fait, et non pas la personne qui l’a fait. Toutes les idées sont acceptées ou rejetées en fonction des besoins du système.

La responsabilité et les droits du système sont entre les mains du groupe des utilisateurs dans son integralité, pas seulement les créateurs. Il n’y a pas de raison que les personnes quittent le système pour des questions de conflits de personnes comme il n’y a pas besoin de communication au delà de l’accomplissement des têches et qu’il y a habituellement beaucoup d’activités relevant d’une autonomie complète. Comme personne n’est propriétaire/possède le système, il n’y pas de nécessité de créer un groupe concurrent afin de faire évoluer la propriété du système vers un autre groupe.
La stigmergie laisse peu d’espace aux agents provocateurs car seuls les besoins du système sont pris en compte. Quiconque agisssant contre les fonctionnalités du système est beaucoup plus facile à voir et à empêcher d’agir que quelqu’un qui bloque les avancées avec des discussions sans fin et le développement de conflits de personnes. Parce que le système est la propriété de tous, il n’y a pas non plus de leader à viser.

Noeuds

Plus le travail progresse et plus l’équipe principale et ses membres se développent, plus des personnalités intéressées et dévouées émergent, ce qui commence (à donner au projet) une direction. Des spécialités se forment autour des intérêts de l’équipe principale étant donné que l’équipe principale produit la majeure partie du travail et que ce travail est le plus valorisé par le reste des usagers. Les systèmes au-delà d’un certain niveau de complexité commencent à manquer de cohérence au fur et à mesure que l’énergie et la focalisation du groupe se rétrécit en suivant les intérêts de l’équipe principale et la disponibilité des ressources. Certaines parties du système original peuvent ainsi rester inachevées.

Avec l’arrivée de membres supplémentaires, plus de personnes feront l’expérience de la frustration liée à une utilité ou une autonomie limitée. Certains de ces membres trouveront un intérêt dans le travail laissé inachevé et ils créeront un nouveau noeud de membres dans les mêmes dispositions et de nouvelles personnes pour prendre en charge le travail non accompli. De façon alternative, des usagers occasionnels et des observateurs du système, qui n’ont pas l’envie ou l’expertise pour être plus actif dans le système originel, verront un nouveau besoin et démarreront un nouveau noeud. La stigmergie encourage la fragmentation en différents noeuds plutôt que le modèle entrepreneurial traditionnel d’acquisition et d’expansion sans fin. Parce que chaque individu n’est responsable que de son propre travail, et que personne ne peut diriger un groupe de contributeurs, l’expansion signifie plus de travail pour l’individu et une perspective d’auto-limitation. Au fur et à mesure que le système se développe, le travail supplémentaire exige à la fois des ressources supplémentaires et de nouvelles fragmentations. Comme la communication est plus facile et qu’il y a plus d’autonomie dans des groupes plus petits, la fragmentation est le résultat le plus probable du développement.

La communication entre les noeuds d’un système s’établit sur la base du besoin. La transparence permet à l’information de circuler librement entre les différents noeuds, mais une relation formelle ou une méthode de communication n’est ni necéssaire ni souhaitable. Le partage d’information est guidé par l’information elle-même, pas par les relations personnelles. Si une donnée est pertinente pour plusieurs noeuds elle sera immédiatement transmise à tous, aucune rencontre formelle entre des personnes officielles/légitimes n’est nécessaire.

N’importe quel noeud peut disparaître sans affecter le réseau, et les fonctionnalités subsistantes nécessaires peuvent être récupérées par d’autres. Les noeuds qui s’aperçoivent qu’ils travaillent sur les mêmes taches sont susceptible de s’associer, ou bien certains seront rendus obsolètes par le manque d’usage. De nouveaux noeuds sont créés seulement pour remplir un nouveau besoin ou fournir une meilleure fonctionnalité; il est inefficace que la même tache soit exécutée deux fois et cela n’arrive que quand un deuxième groupe trouve une méthode alternative que le premier groupe ne souhaite pas adopter. Dans ce cas, le meilleur système gagnera plus de soutien de la part du groupe d’usagers et l’autre système disparaitra ou restera comme une alternative precieuse. N’importe quel utilisateur peut contribuer au noeud qui correspond le mieux à leurs intérets et leur capacités ou contribuer a plusieurs noeuds

Le futur

Un nouveau système de gouvernance ou de collaboration qui ne suit pas un modèle hiérarchique concurrentiel aura besoin d’intégrer la stigmergie dans la plupart de ses systèmes fondés sur l’action. Il n’est ni raisonnable ni souhaitable pour la pensée et l’action individuelle d’être soumises au consensus de groupe pour des sujets qui ne concernent pas le groupe, et il est franchement impossible d’accomplir des tâches complexes si chaque décision doit être présentée pour approbation; c’est la plus grande faiblesse du modèle hiérarchique. Le succès incroyable de si nombreux projets Internet est le résultat de la stigmergie, pas de la coopération, et c’est la stigmergie qui nous aidera à construire rapidement et efficacement et à produire des résultats bien meilleurs que ce que chacun d’entre nous envisage au commencement.

Article original: Stigmergy par Heather Marsh, traduction collaborative par des membres du groupe AnimFr

Si j’ai découvert la stigmergie en tant que concept depuis peu, j’ai eu l’occasion de fonctionner selon un modèle similaire quand je travaillais en association dans l’organisation d’évènements et cela a plutôt bien fonctionné pour nous. Je reviendrai plus en détail sur notre mode de fonctionnement avec des exemples pratiques.

 

 

Ajout 21/10/2014: Cet article fait partie d’une série de réflexions sur les modèles coopératifs en réseau ouverts.

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28 pensées à propos de “La stigmergie: un nouveau modèle de gouvernance collaborative

  1. Bonjour,
    merci pour cet article trés interessant qui, soulève des questions sur lesquelles vous pourrez peut être m’éclairer :)
    – Ce système se destinerais à la gouvernance ou à la production ? Car une organisation de ce genre dans une production serait extremement difficile a mettre en place (gestion de ressources, materiel, occupation des postes etc…)
    – Pensez vous que ce système puisse coller avec le monde actuel et, des limites de temps par exemple (car si j’ai bien compris si personne ne veut travailler sur le projet, il n’avancera pas…)
    Personellement je pense cette vision pourrait venir en plus de l’emergence des faclab (centre de production ouvert a tous) dans lesquel chacun laisserait ses projets à disposition pour que d’autres utilisateurs les continue mais, cela nescessite une organisation sans faille, si les projets deviennent trop important et que les données sont mal gerées, seule la personne qui aura initié les données pourra le continuer…
    Si vous trouvez le temps de m’eclairer un peu, j’en serais ravi.
    Cordialement

    • Je pense que les entreprises vont être de plus en plus amenées à fonctionner en réseau, soit que les grosses entreprises vont devoir adopter une telle gouvernance en interne avec des unités plus autonomes, mais interdépendantes, soit que des petites entreprises vont être amenées à collaborer étroitement pour pouvoir travailler sur de plus gros projets ou developper des choses qu’il n’auraient pas pu faire seuls.

      Dans ce contexte, je pense que ce mode d’organisation peut être adapté à la gouvernance ou à la production. En fait il semble que l’écosystème entrepreneurial chinois (Les « Shan Zhai ») fonctionne déjà comme ça d’une certaine manière et réussi à produire et innover de manière impressionnant:

      http://www.internetactu.net/2012/07/04/un-ecosyteme-d%E2%80%99innovation-singulier-les-shan-zhai/

      Ces entreprises plus ou moins grandes s’appuient sur l’ensemble des innovations de l’écosystème local (ainsi que les innovations extérieures souvent sans autorisation d’où la « contrefaçon »). Ce qui est intéressant c’est que l’innovation se fait de manière distribuée, chaque entreprise pouvant faire le choix de partir dans une direction sans autorisation extérieure. Plusieurs pistes et produits peuvent ainsi se développer en parallèle à partir de mêmes éléments existants, une auto-sélection s’opérant ensuite à postériori.

      Un feedback permanent et un certain souci de maintenir une capacité d’intégration avec le reste de l’écosysteme permettent une certaine cohésion et cohérence de l’ensemble, même s’il n’y a pas de gestion centralisée. Le bénéfice étant justement qu’il n’y ait pas de gestion centralisée (avec l’inconvénient que si la personne ou le groupe en charge, disparait ou bloque, tout l’ensemble du projet soit bloqué)

      Et oui, si personne ne veut travailler sur le projet, il n’avancera pas. Mais cela peut être un bénéfice, car cela indiquerai que le projet risque de ne pas être viable et d’être un échec et qu’il vaut mieux ne pas se lancer (combien de projets lancé par des hierarchies pour de mauvaises raisons ou de la mauvaise façon se finissent de façon désastreuse alors que les exécutants avaient alertés sur les risques bien avant)

      Au sein d’une entreprise l’adoption de tels modèles remet beaucoup de choses en questions et ne sera pas forcément possible dans les organisations actuelles. Par contre de nouveaux modèles d’entreprises sont amenés à apparaitre avec de nouveaux modes d’organisation.

      Je suis en train d’explorer moi même ce domaine puisque je réfléchis avec d’autres collègues (des « concurrents » en principe), comment nous pouvons mettre en commun et mutualiser des choses pour le bénéfice de tous (par exemple des contenus de formation) tout en gardant notre indépendance.

      De même il est certain que les fablabs vont être un bon laboratoire pour explorer ces nouveaux modèles de travail.

  2. Bonjour,

    article très intéressant, mais frustrant :
    – quelle est l’étymologie du terme stigmergie ?
    – pouvez-vous indiquer une bibliographie et des sources de retour d’expérience sur le sujet ?

    j’ai quand même l’impression, pour travailler ces concepts depuis plusieurs années, de me heurter régulièrement, notamment dans l’associatif (c’est plus facile de mener des expériences de cette nature en grandeur réelle dans ce contexte), de me heurter donc, à un manque de maturité des acteurs (ils sont impliqués dans le projet associatif, mais très consomateurs), à un manque d’esprit entrepreneurial (dès qu’ils ne savent pas faire, ils bloquent car fondamentalement, ce qui les bloque, c’est d’oser, de prendre le risque de se tromper. Cela est d’autant plus vrai quand vous avez affaire à des tempéraments scolaires.
    Merci pour votre éclairage.

    • D’après Wikipédia:

      « Le terme fut introduit par le biologiste français Pierre-Paul Grassé en 1959, en référence au comportement des termites. Il le définit comme : « Stimulation des travailleurs par l’œuvre qu’ils réalisent. » Le terme provient des mots grecs στιγμα (stigma) « marque, signe » et εργον (ergon) « travail, action », exprimant la notion que les actions d’un agent laissent des signes dans l’environnement, signes perçus par lui-même et les autres agents et qui déterminent leurs prochaines actions »

      Je comprends votre problème. La stigmergie est une notion assez récente, c’est donc dur d’avoir du recul.

      Mais plus j’y réfléchis et plus je me dis que ce modèle ne sera pas forcément applicable dans les organisations (association ou entreprises) actuelles, car il y a aurait trop de choses à changer dans la culture.

      En revanche je crois que ce modèle pourra s’épanouir au sein d’organisations nouvelles qui choisiront ce modèle comme un principe fondateur et dont les membres adhèreront à cette philosophie.

      C’est déja le cas dans le monde de l’open source ou certains se regroupent autour de projets et participent à leur échelle et selon leur besoin ou intérêt (par ex: linux ou wikipedia).

      Notez aussi que dans un groupe, les membres « passifs » ont aussi une valeur intrinsèque: Jean-Michel cornu en a bien parlé dans ce document:

      Les passagers clandestins : difficulté ou opportunité ?
      http://ic.fing.org/news/les-passagers-clandestins-difficulte-ou-opportunite

      Que certains soient bloqués ou passifs n’est pas un problème à mon sens, tant qu’il ne bloquent pas le reste du groupe.

      Je n’ai pas de ressources en français, mais voici 2 documents que je n’ai pas encore eu le temps de les lire mais qui semblent très intéressants:

      Stigmergic Collaboration: The Evolution of Group Work
      http://journal.media-culture.org.au/0605/03-elliott.php

      Stigmergic Collaboration: A Theoretical Framework for Mass Collaboration (Phd)
      http://mark-elliott.net/blog/?page_id=24

      Je ferai aussi dans un prochain article un retour d’expérience sur deux projets auxquels j’ai participé avec un fonctionnement relativement « stigmergique ».

  3. Article intéressant, mais reposant sur des fondements théoriques un peu éloignés du fonctionnement de l’espèce humaine. Notons d’abord que la « stigmergie » a un synonyme plus simple : « l’intelligence distribuée » (« swarm intelligence » en anglais).
    Ensuite, l’application décrite de cette forme d’intelligence des insectes pour la société et à l’économie humaines comporte des éléments utopiques : l’être humain est un être de langage, et la coordination dans l’action est utile et nécessaire. La discussion autour d’idées permet d’élaborer celles-ci. En fait, je pense qu’un équilibre sain et délicat est nécessaire entre l’intelligence distribuée (la « stigmergie »), la coopération et la compétition.

    • pour moi la stigmergie n’est pas la même chose que l’intelligence distribué, mais le mécanisme par lequel certaines sociétés d’insectes sociaux mettent en oeuvre cette intelligence distribuée.

      Transposé à l’humain il ne s’agit pas d’une copie à l’identique mais d’un fonctionnement sur des principes similaires (autonomie des agents et coordination indirecte via des signaux de l’environnement, ici les idées ou les créations existantes).

      Dans le modèle stigmergique, la discussion et le consensus se font toujours.

      Mais cela se passe beaucoup moins au sein de l’ensemble du groupe, et plutôt au sein de petits groupes (rassemblés autour d’une idée ou d’un sous-projet) travaillant en parallèle (ce que Heather Marsh appelle des « noeuds »).

      Mais dans le modèle stigmergique, s’il n’y a pas consensus au sein d’un noeud, ce n’est pas bloquant, un individu ou un groupe peut quand même avancer en créant un nouveau noeud et continuer à développer son idée sans autorisation, seul ou en attirant d’autres personnes.

      Ainsi peut aussi apparaitre une certaine « compétition » entre noeuds qui travaillent sur un même sujet tout ayant une approche ou des objectifs différents.

      Cette « concurrence » est elle même intéressante car permet à des idées et des approches différentes de co-exister et d’enrichir le potentiel créatif du groupe dans son ensemble (deux noeuds peuvent co-exister indéfiniment, les créations d’un noeud peuvent être réutilisées par l’autre, …)

      En ce sens la stigmergie est déja une sorte d’équilibre mélant à la fois coopération et compétition.

  4. Bonjour,

    Je me demande comment se fait l attribution des ressources dans un systeme stigmergique ? Si par exemple le systeme dispose d une machine outil et que deux noeuttttds ont besoin de l utiliser a plein temps, qui l obtient ? Si lorsque je cree un nouveau noeud, je ne peux pas disposer des ressources materielles du systeme, leur cout peut empecher la creation de mon nouveau noeud. Les idees se partagent a l infini mais les autres ressources ?

    Une autre question : qui s occupe des taches ingrates ? Il se peut qu il y ait des taches necessaires au fonctionnement voir a la survie du systeme dont personne ne veut s occuper. les fourmis semblent etre naturellement mieux armees que nous quant a la repartition de ces roles.

    Egalement, comment le systeme interagit-il avec l exterieur ? Si demain je veux créer une entreprise avec ce modele, qui ira face aux clients potentiels, qui determinera les prix et comment seront repartis les fruits du travail, les revenus notamment ?

    Article tres interessant et qui souleve beaucoup de questions en moi comme vous le voyez!

    Merci!

  5. questions trés interessantes mais dur d’y répondre en un seul commentaire.

    Je vais écrire un article en essayant de montrer des exemples pratiques pour mieux y répondre.

    a bientot

  6. Bonjour,
    Si ce modèle est utilisé dans le cadre d’une entreprise, comment valoriser financièrement la contribution de chacun? En d’autres mots comment être sûrs que le produit final sera ‘rentable’, étant donné qu’il en va de la survie de l’entreprise. Il en va de même pour la survie d’organisations vivant de subsides et étant dès lors dans l’obligation de remplir des objectifs fixés à l’avance. Ceci renvoie à la notion de responsabilité. Qui porte la responsabilité légale dans une telle structure?
    Tout ceci me fait supposer que ce modèle ne peut être fonctionnel que dans un système de gratuité/bénévolat. Y a-t-il des contre exemples?
    Merci pour cet article très pertinent en tout cas!

    • Rappellons que la stigmergie comme mode de gouvernance est une notion assez nouvelle et j’explore comme vous ses possibilités et ses limites.

      je ne pense pas que la stigmergie puisse s’appliquer « telle quelle » dans une organisation existante.

      A l’heure actuelle elle marcherait mieux a mon avis pour un réseau d’entreprises ou d’individus. chaque membre du réseau travaillant avant tout selon son interet, ses propres objectifs, ses besoins et portant la responsabilité légale pour ses propres actions, pas celles des autres.

      Comme indiqué plus haut, j’écrirai prochainement un nouvel article en essayant de montrer des exemples pratiques de travail utilisant des modèles stigmergiques pour mieux y répondre. Vous pouvez vous inscrire à la lettre d’information pour être sure de ne pas le rater.

  7. Merci pour cet article.
    Comme tout le monde, il provoque beaucoup de réactions, je vais essayer d’être concis.
    1°) La stigmergie me fait penser à un mode projet épuré des actions en double : les acteurs sont tous des termites spécialisées, les livrables (expression de besoin, cahier des charges, spécifications générales, etc.) sont les phéromones.
    Seule différence (mais elle est de taille) : le livrable doit être validé par une autre personne (moins d’autonomie)
    Ce serait donc, comme c’est expliqué dans l’article, le mode d’action de l’organisation concurrentielle (ai-je bien compris ?)
    2°) Est-ce qu’il peut être rentable aujourd’hui ?
    Il l’est depuis la nuit des temps : un type a inventé une roue, un autre l’a utilisé pour faire une voiture, encore un autre pour faire un engrenage, etc.
    3°) Mais : il est rentabilisé (toujours depuis la nuit des temps) par le mode concurrentiel
    4°) Donc (je simplifie, il y a forcément un tas de conclusions à faire) pour « vivre de la stigmergie », il suffit de créer son projet commercial qui sera la dernière pierre rentable de la création d’un produit issu de la stigmergie… c’est ce que font (presque) tous les entrepreneurs.
    5°) La question que beaucoup de monde se pose : une grande entreprise peut-elle reposer entièrement sur la stigmergie ?
    – tout bêtement : pourquoi le devrait-elle ? N’est-ce pas plus simple d’organiser certains projets (et non tous) via la stigmergie ? Il me semble que Google avait permis quelque chose de ce genre (je ne sais plus si c’est toujours d’actualité) en laissant les collaborateurs disposer de 10% de leur temps professionnel pour un projet de leur choix. Je ne sais pas si l’info est vraie, mais j’aime ce concept.
    – et pour répondre vraiment à la question : dans des cas particuliers peut-être… Mais il semble que le mode préférable est un équilibre (comme toujours) entre les 3 modes. La stigmergie me semblerait possible, si on pouvait construire un 15ème étage en étant sûr que le rez-de-chaussée est prévu pour. Mais pour cela, comment retrouver cette information au milieu d’une montagne de documentation s’il n’existe pas une instance qui s’est occupée de diriger la construction du bâtiment ?

    Pour faire court, j’ai fait des questions avec des réponses affirmatives, mais ne croyez pas que je sois si sûr de moi.
    J’attends avec impatience le prochain article.

    • Oui, cet article semble susciter beaucoup d’interrogations :)

      Je n’ai pas les réponses a toutes ces questions, mais je pense avoir un bon exemple d’entreprise s’appuyant en partie sur un modèle en partie stigmergique. J’y reviendrai dans un nouvel article en essaynt de répondre à ces questions.

      En attendant vous pouvez lire cette reflexion collective sur la stigmergie si ce n’est pas encore fait.

  8. Sorry for writing in English but after 27 years in the UK my French spelling has all but disappeared! Thank you for writing such a thorough and interesting article.. I explored the idea of stumper guy in both my books the connected leader and leadershift and came to very similar conclusions as yours. The difficulty of application of the idea and the mistake many make as a result is the assumption that we are faced with an evolution of organisations based on an « either/or » proposition – either controlled hierarchy or stimergy networks.

    The answer lies in the necessity for both. The key task of leaders will be to connect and align the self organising nature of networks and their energy to the delivery of formal objectives.

    I do agree that we are at an early stage of understanding how this may work but this article certainly contributes to our common reflection.

    Thanks again.

  9. Bonjour
    Je vois que le sujet est très intéressant, nous amène à s’engager dans une nouvelle forme de gouvernance. Ma question est simple : est ce ce mode de gouvernance est similaire du modèle de l’hétérarchie de Hedlund.

    Bien cordialement

    • Bonjour, je ne connais pas bien l’hétérarchie de Hedlund. j’ai trouvé quelques infos dans wikipedia, cela semble aller dans le même sens, mais auriez vous un lien pour en savoir plus ?

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